LETTRE OUVERTE AU CONSEIL DE L’UNION EUROPÉENNE AU SUJET DE CUBA

La Havane, le 24 juin 2007

Mesdames et messieurs les Ministres,

« Nous ne demandons rien à personne, nous ne mendions pas de prêts ni ne supplions à genoux qu’on nous achète notre sucre : nous offrons tout simplement ce que nous avons, nous respectons les peuples voisins et tous les peuples du monde, et nous proclamons notre droit imprescriptible à être considéré un pays pareil à n’importe quel autre de la terre dans le concert des nations libres. Quiconque nous accepte ainsi sera notre ami, peu importe l’idéologie interne qui l’anime, peu importe son système social ou économique. Quiconque ne nous respecte pas comme nation ne peut aspirer à notre amitié, quels que soient les liens qui nous aient unis auparavant et quelle que soit la force qu’il puisse utiliser pour offenser notre patrie. »

Non, non, ne cherchez pas, ce n’est pas un paragraphe oublié ou égaré de la Déclaration par laquelle le ministère cubain des Relations extérieures a, le 22 juin 2007, répondu à vos « Conclusions sur Cuba » du 18 juin !

Ces idées, si simples à comprendre quand on a un peu de dignité nationale, ont été avancées voilà maintenant quarante-sept ans, quatre mois et onze jours (par rapport à la date de vos « conclusions »), exactement le 7 février 1960, par quelqu’un dont vous n’avez sûrement le poster punaisé aux murs de vos bureaux lambrissées : Ernesto Che Guevara, devant des travailleurs de l’industrie textile cubaine…

Ce ne sont pas là des « conclusions », donc, mais bel et bien des prémisses inébranlables sur lesquelles la Révolution cubaine a fondé sa politique extérieure et dont elle ne s’est jamais départie. S’il y avait un tant soit peu de continuité dans la vôtre, autrement dit si les gouvernements ne se relayaient pas là-bas, toutes orientations confondues, pour qu’en fin de compte rien ne change jamais – ce qui a toutefois l’avantage, j’en conviens, de d0nner l’impression que les peuples du vieux continent ont droit à des choix démocratiques et maîtrisent leurs destinées – il serait plus facile à la diplomatie de l’Union européenne de ne pas commettre impair sur impair vis-à-vis de Cuba. Demandez donc à Washington où là, oui, la continuité poussée jusqu’à l’obsession et quasiment maladive a été la règle, ce qu’il a obtenu après presque cinquante ans, non de simples pétitions et pressions diplomatiques, mais bel et bien de guerre économique et financière, assortie d’actions terroristes, d’une invasion militaire, de tentatives d’assassinat de dirigeants révolutionnaires – même le beau Bob Kennedy du si vertueux clan dont on vient d’apprendre qu’il avait trempé directement dans un plan contre Fidel Castro (comme quoi les General Attorneys de l’Empire se ressemblent, puisque le dernier en date, celui de Bush, valide l’usage de la torture comme moyen légal d’obtenir des renseignements) ? Pourquoi n’en prenez-vous pas de la graine, au bon sens du terme, et ne changez-vous pas votre fusil d’épaule ? Compulsez un peu mieux vos dossiers, épluchez l’histoire, renseignez-vous mieux… Si le poids lourd de l’autre côté du détroit de la Floride n’est jamais arrivé à envoyer la Révolution cubaine au tapis en recourant à ce genre de tactiques, pourquoi supposez-vous que vous, qui n’êtes qu’un poids mouche, ferez mieux ?

Tant que vous ne vous débarrasserez pas de vos œillères coloniales, v0us continuerez d’aller à l’aveuglette, de faire fausse route. Ce n’est pas en adoptant ce ton (celui de vos « conclusions »), en le prenant de si haut et de si fat avec la Révolution cubaine que vous aboutirez à quelque chose, pour la simple et bonne raison que votre prémisse fondamentale à vous (bandeau de vieille baderne oblige) et qui vous semble irréfutable est absolument et foncièrement erronée : « Cuba doit changer ! »

Diable, au nom de quoi Cuba devrait-elle « changer » ? Et pourquoi devrait-elle « changer » ? Ne savez-vous donc pas (à croire que l’on ne vous apprend pas grand-chose dans vos écoles d’administration nationale respectives) que Cuba a bel et bien « changé » voilà maintenant presque cinquante ans ? Qu’elle est sortie, au terme d’une révolution populaire (un concept qui veut bien dire ce qu’il veut dire), de l’univers économique et politique dans lequel vous la sommez de se réintégrer toutes affaires cessantes en lui demandant de « changer » ?

Vous me rétorquerez : mais nos « conclusions » ne parlent pas de « changement ». Ne prenez donc pas la diplomatie cubaine pour une nigaude ! Le mot apparaît noir sur blanc dans celles de 2006 : « l’UE continuera d’offrir à toutes les composantes de la société un soutien concret au changement pacifique à Cuba. » A partir, donc, de cette prémisse erronée : le « devoir » impératif de Cuba de changer, et d’une autre tout aussi défectueuse dans son arrogance : le « droit » sacro-saint de l’Union européenne de l’obliger à le faire, votre proposition de « dialogue » ne peut que capoter avant même de s’engager. Tout simplement, comme le ministère cubain des Relations extérieures vous le signale pour la énième fois, parce qu’elle est hypocrite. Et qu’il ne peut y avoir dialogue qu’entre égaux et sans conditions (dixit Che Guevara supra).

En fait, votre mentalité coloniale vous empêche de comprendre, tout comme vos collègues du Potomac et de Philadelphie Avenue, que certains gouvernements du tiers-monde, parce qu’ils ont le peuple derrière eux et devant eux et autour d’eux, ont de la dignité – et certains, comme celui de Cuba, parce que garant et moteur d’une vraie révolution, en ont même à revendre – et que jouer les gros bras devant eux est la meilleure manière de se faire refermer la porte au nez.

Vous avez, certes, mis de l’eau dans le vin de vos « conclusions » antérieures, mais, dissimulées sous votre nouvelle peau de mouton, on voit pointer les oreilles ! Entre autres, ce « droit de regard » que vous vous arrogez du haut de votre (petite) vertu politique. Quelques échantillons : « Le Conseil invite instamment le gouvernement cubain à entreprendre les réformes politiques et économiques nécessaires pour améliorer la vie quotidienne du peuple cubain… L’UE s’intéresse de très près à l’évolution de la situation politique à Cuba, notamment celle des droits de l’homme. » Dites-moi, honorables fonctionnaires, le gouvernement cubain a-t-il jamais adressé aux vôtres des injonctions de ce genre ! Je voudrais bien voir votre tête si La Havane vous « invitait instamment à entreprendre les réformes politiques et économiques nécessaires pour améliorer la vie quotidienne » des millions d’Européens, en particulier des membres des races interlopes et à faciès douteux, qui vivent en dessous du seuil de pauvreté, les statistiques officielles faisant foi. Ou si elle décidait de « s’intéresser de très près à l’évolution de la situation politique » en Europe, « notamment celle des droits de l’homme » ? Je ne sache pas que vous si soyez si immaculés, messieurs les gouvernements européens, dans ce dernier domaine.

Alors, pourquoi ce que vous n’accepteriez pas de Cuba, celle-ci devrait-elle l’accepter de vous ? Ne fais pas au prochain ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît. Un bon conseil de diplomatie et de coexistence internationales…

Bref, il faudra bien que l’Union européenne cesse de vouloir donner des leçons si elle veut vraiment engager ce prétendu « dialogue » avec la Révolution cubaine. Pour l’instant, elle fait toujours mauvaise route. Et les diplomates européens continueront de se morfondre ferme dans leurs ambassades de La Havane. De toute façon, je n’ai pas l’impression qu’on les écoute beaucoup dans les ministères de tutelle respectifs, parce que, sinon, j’ai du mal à croire qu’ils soient si ineptes qu’ils vous aient informés, à en croire le premier paragraphe de vos « conclusions », que la maladie de Fidel allait changer les données et le vécu de la Révolution cubaine…

Des agences de presse parlent, au sujet de la Déclaration du MINREX cubain, de « gifle ». Avouons tout de même que vous ne l’avez pas volée. L’Union européenne (et son allié-suzerain d’outre-Atlantique avec) en recevrait un peu plus souvent de la part des petits de ce monde, elle ferait moins la faraude et porterait son « droit de regard » sur elle-même où il y a bien du linge sale à fouiller ! Au train où vont les choses en Amérique latine, du moins, vous risquez d’ailleurs d’avoir à vous frotter la joue plus souvent que de coutume.

Et quel bonheur à la dignité que de lire si fière prose !

Bien à vous, et au prochain camouflet.

Jacques-François Bonaldi (La Havane)

 

CONSEIL DE L’UNION EUROPÉENNE Conclusions du Conseil sur Cuba 2809ème session du Conseil RELATIONS EXTERIEURES

Luxembourg, le 18 juin 2007

Le Conseil a adopté les conclusions suivantes :

1. Bien que le régime politique, économique et social en vigueur à Cuba demeure en substance inchangé, le Conseil a pris acte de ce que Fidel Castro a, pour la première fois en quarante-huit ans, délégué temporairement le pouvoir à une direction collégiale conduite par son frère Raúl Castro, ce qui constitue une situation nouvelle. Le Conseil invite instamment le gouvernement cubain à entreprendre les réformes politiques et économiques nécessaires pour améliorer la vie quotidienne du peuple cubain.

2. L’UE s’intéresse de très près à l’évolution de la situation politique à Cuba, notamment celle des droits de l’homme. Le Conseil déplore qu’à cet égard, la situation n’ait pas fondamentalement changé, malgré une diminution du nombre de prisonniers politiques et des actes de harcèlement. Le gouvernement cubain continue de refuser à ses citoyens les droits et libertés civils, politiques et économiques qui sont reconnus au niveau international. L’UE engage une fois de plus le gouvernement de Cuba, eu égard également à la qualité de membre du Conseil des droits de l’homme de ce pays, à libérer inconditionnellement tous les prisonniers politiques, et réaffirme que cette question revêt une très haute importance dans sa politique à l’égard de Cuba. En outre, l’UE lance à nouveau un appel au gouvernement cubain pour qu’il accorde la liberté d’information et d’expression, et l’invite à faire preuve de coopération dans ce domaine.

3. L’UE assure de sa solidarité et de son soutien constant tous ceux qui oeuvrent de manière pacifique pour la liberté, la démocratie et le respect des droits de l’homme universels. Elle continuera à mener le dialogue engagé avec la société civile cubaine et à offrir à tous les secteurs de la société un soutien concret en faveur d’un changement pacifique à Cuba. Le Conseil rappelle à cet égard la politique de soutien aux défenseurs des droits de l’homme dans le monde qu’applique l’UE conformément à ses orientations en la matière.

4. L’UE reconnaît le droit des citoyens cubains de décider par eux-mêmes de leur avenir et demeure disposée à contribuer de façon constructive à une évolution de la situation dans tous les secteurs de la société cubaine, y compris par des instruments de coopération au développement.

5. Tout en maintenant le dialogue intense qu’elle mène avec la société civile et l’opposition pacifique, l’UE serait disposée à reprendre un dialogue politique global et ouvert avec les autorités cubaines sur tous les sujets d’intérêt mutuel. Ce dialogue devrait concerner l’intégralité des domaines potentiels de coopération, incluant tant les questions politiques et des droits de l’homme que les sujets économiques, scientifiques et culturels. Il devrait s’engager sur une base réciproque et non discriminatoire. Dans le cadre de ce dialogue, l’UE exposera au gouvernement cubain son point de vue sur la démocratie, les droits de l’homme universels et les libertés fondamentales. Une délégation cubaine sera invitée à Bruxelles pour pressentir le gouvernement cubain sur ces questions.

Déclaration du ministère cubain des Relations extérieures au sujet des conclusions sur Cuba du Conseil des Relations extérieures de l’Union européenne

Le Conseil des ministres des Relations extérieures de l’Union européenne a adopté le 18 juin plusieurs décisions sur Cuba.

Le document, diffusé par l’Union européenne sous le titre « Conclusions sur Cuba », contient une proposition de « dialogue politique global et ouvert avec les autorités cubaines sur tous les sujets d’intérêt mutuel » et « sur une base réciproque », dont le ministère des Relations extérieures de Cuba a pris note, estimant qu’il s’agissait là d’une rectification nécessaire.

Cependant, ce document ne mentionne pas les sanctions que l’Union européenne a essayé d’appliquer en 2003 à Cuba, d’une façon injuste et irréfléchie, et que, dans son arrogance, elle n’a fait que « suspendre » il y a deux ans.

On ne peut dialoguer avec Cuba qu’en l’acceptant comme pays souverain sur un pied d’égalité, sans conditions ni menaces à la clef. Si l’Union européenne souhaite dialoguer avec Cuba, elle doit alors lever définitivement ces sanctions qui se sont avérées inapplicables et insoutenables.

Les « Conclusions » ne mentionnent pas non plus la « Position commune », adoptée en 1996 à la va-vite par les ministres des finances de l’UE sous les pressions d’Aznar et à partir d’un avant-projet rédigé au département d’Etat étasunien.

La seule conclusion coulant de source que l’Union européenne aurait dû tirer de tant d’erreurs et d’échecs est que sa « Position commune » doit disparaître, dans la mesure où celle-ci n’a jamais eu et n’a toujours pas de raison d’être et où elle l’empêche de soutenir des relation normales, de respect mutuel et d’intérêt commun, avec notre pays.

Nous tenons toutefois à reconnaître qu’un groupe de nations européennes influentes ont consenti des efforts pour changer cette situation ridicule. D’autres, telle la République tchèque, agissent comme des pions des USA sur l’échiquier européen.

D’autre part, dans ses « Conclusions », le Conseil s’immisce d’une manière calomnieuse dans des affaires strictement intérieures, prononce des jugements et annonce des actes d’ingérence et hypocrites que Cuba considère comme offensants et inacceptables et qu’elle rejette énergiquement.

Nous ne reconnaissons pas la moindre autorité morale à l’Union européenne pour juger ni conseiller Cuba.

Si, quand il fait allusion au fait que le président Fidel Castro a délégué à titre temporaire ses fonctions au compañero Raúl Castro, ce qu’il qualifie de « situation nouvelle », le Conseil veut dire par là qu’il existe des contradictions ou des différences entre les leaders de la Révolution et une division parmi les révolutionnaires cubains, il se fait des illusions et se trompe à nouveau : la Révolution est plus solide et plus unie que jamais.

Notre pays a risqué sa propre existence, résisté de façon héroïque et lutté avec acharnement depuis plus d’un siècle pour défendre son indépendance. Cuba est un pays indépendant et souverain, et l’Union européenne se trompe si elle pense pouvoir le traiter autrement que d’égal à égal.

L’Union européenne n’a cessé de se subordonner d’une manière humiliante aux Etats-Unis, ce qui la rend incapable d’avoir des positions basées sur ses propres intérêts et la rend complice, aurait-elle beau dire le contraire, du blocus criminel et inhumain que ceux-ci appliquent au peuple cubain et dont les « Conclusions » n’osent souffler mot. A l’issue du Sommet qu’elle a tenu avec les Etats-Unis en avril, l’Union européenne a accepté dans la Déclaration finale de se plier à ceux-ci en mettant Cuba en cause et en reconnaissant dans une mention la légitimité du « Plan Bush ». Ses conciliabules avec les envoyés de l’Empire, y compris avec le proconsul illégitime nommé par les Etats-Unis pour Cuba, sont notoires, tandis que ses fonctionnaires assistent fréquemment à des réunions anticubaines tenues à Miami ou en Europe mais bel et bien financées par Washington.

L’Union européenne fait preuve d’une hypocrisie éhontée quand elle met Cuba en cause injustement, tout en ne soufflant mot des tortures pratiquées par les Etats-Unis dans la Base navale qu’ils usurpent illégalement à Cuba à Guantanamo et à Abou Ghraib, alors même que des citoyens européens en sont aussi victimes. Elle affiche la même impudeur quand elle ne souffle mot des enlèvements de personnes orchestrés par les services spéciaux étasuniens dans des pays tiers, allant jusqu’à collaborer avec la CIA en prêtant son territoire pour accueillir ses vols secrets et abriter ses prisons illégales. Elle n’a rien dit non plus au sujet des dizaines de personnes disparues dans de telles circonstances ni des centaines de milliers de civils assassinés en Iraq.

C’est à l’Union européenne de rectifier les erreurs qu’elle a commises vis-à-vis de Cuba. Tout pas dans la bonne direction sera accueilli comme il se doit. Mais rien ne presse : nous avons tout le temps devant nous.

La Havane, le 22 juin 2007