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Les cigares cubains n’ont sans doute plus besoin d’introduction.
La réputation des havanes (ou mieux « habanos ») est devenue universelle.  Depuis plus de 130 ans, la qualité, sans cesse croissante,  acquise par les manufactures cubaines est telle que pour faire face à cette concurrence, les autres pays producteurs se voient obligés de placer la barre de plus en plus haut. Notons qu’en principe on ne devrait plus dire « havane » mais « habano » : ainsi en ont décidé les Cubains afin de protéger leur appellation d’origine (AOP, appellation d’origine protégée), comme l’a fait la France en imposant « cognac » ou « champagne » dans la langue originelle.  N’a droit à l’appellation habano / havane qu’un cigare roulé à Cuba, à partir de feuilles récoltées à Cuba.

La fabrication de ces petits joyaux relève véritablement de l’art ;  nous en révélerons ici quelques secrets.  A quoi peut-on attribuer la qualité exceptionnelle d’un havane ?  Comment est-il fabriqué ? En quoi consiste la culture du tabac et sa préparation ?  Qu’est-ce qu’une bonne marque ?  Quelles sont les caractéristiques d’un bon cigare ?

Tout en ne voulant pas créer un site spécialisé en matière de cigares, nous essayerons de répondre ici aux questions le plus souvent posées par tous ceux qui souhaitent goûter à tous les aspects de la culture cubaine.

 

Les cigares cubains

Leur qualité exceptionnelle est due à la combinaison unique de quatre éléments : le travail manuel soigné, le savoir-faire artisanal, la nature et la composition du sol, l’environnement climatique.  La sélection rigoureuse des meilleures semences permet de garantir la qualité haut de gamme du tabac cubain.  Voyons tout d’abord comment la graine se transforme en objet de plaisir.

Composition d’un cigare

Un habano est composé de cinq sortes de feuilles de tabac.  L’intérieur, nommé la tripe, comprend trois feuilles provenant de différentes parties du plant de tabac : le ligero (au sommet), le seco (au milieu), le volado (du pied).  Leur dosage spécifique déterminera le goût final.  La composition de ce cœur de cigare varie d’ailleurs pour chaque marque : c’est le secret de fabrication de chaque manufacture.  La tripe est maintenue en place par la sous-cape ou capote, une feuille de tabac qui assure la tenue du cigare.  Ces quatre feuilles de tabac proviennent du « criollo », le plant de tabac le plus couramment cultivé.  Pour terminer, l’ensemble est enrobé dans la cape ou capa qui donne au cigare son aspect extérieur velouté et sa couleur.  Cette feuille est traitée avec le plus grand soin et provient du « corojo », un plant qui pousse sous la protection des « tapados », sortes de serres faites d’un voile blanc très léger, qui atténue les effets du soleil.  Les feuilles ainsi protégées sont plus fines et présenteront moins de taches ou de défauts.

De la graine au stockage dans la casa del tabaco

A Cuba, un cycle de culture du tabac dure environ six à sept mois, de septembre-octobre à février-mars.  Le reste de l’année, d’avril à août, la terre est préparée : le sol repose et se régénère.  Les labours, répétés afin d’aérer la terre au maximum, se font essentiellement à l’ancienne, avec des charrues tractées par des bœufs.
Des stations expérimentales assurent la distribution des semences aux paysans qui commencent à semer en septembre.  Après environ 45 jours, les plants naissants atteignent 15 à 20 cm et sont prêts à être repiqués. Ensuite, leur croissance prendra encore 45 à 50 jours, période durant laquelle le « veguero » (paysan) se charge de vérifier et de contrôler chaque pied de tabac.  Le travail dans les vegas est incessant et cette culture est au moins aussi exigeante que celle de la vigne.  Le tabac est en effet une plante fragile et vulnérable à divers parasites, notamment le  mildiou. Il est important aussi d’éliminer les têtes et les jets latéraux afin que les feuilles puissent mieux se développer.  Durant leur croissance, les plants de « corojo » sont placés sous la protection de voiles de coton blanc (tapados) qui les protègent du soleil ; les feuilles conservent ainsi leur aspect uniforme et leur texture délicate nécessaires pour la capa, la feuille externe du cigare.  Par contre, les plants de « criollo », plus résistants, sont cultivés en plein air et exposés au soleil intense afin qu’à leur maturité ils aient acquis toutes les qualités gustatives rendant force et intensité à l’arôme du tabac.

Après 50 jours, la récolte - opération délicate et laborieuse - se fait entièrement à la main et pratiquement feuille par feuille.  Chaque plant présente 8 ou 9 niveaux comportant chacun 2 feuilles.  Chacune de ces paires est cueillie séparément car la position de ces feuilles détermine leur goût.  Au plus haut la feuille se situe sur le plan, au plus elle a été exposée au soleil et par conséquent au plus elle aura un goût fort et intense.  Les feuilles du dessous sont plus anciennes ;  elles ont perdu un peu de leur force et sont donc plus douces.  On respecte en général un intervalle de six jours entre la cueillette des feuilles d’un niveau et celle du niveau suivant.  Il faut donc au total une quarantaine de jours pour effeuiller un plant complet.  Toutes les feuilles récoltées sont placées dans les « casas del tabaco », les nombreux hangars de séchage que l’on retrouve partout dans le paysage des régions productrices de tabac.

De la casa del tabaco à la boîte à cigares

Une première phase de transformation est le séchage dans les lieux de stockage.  Les feuilles, cousues par paires, sont pendues sur des perches (50 paires par perche), elles-mêmes suspendues sur des échafaudages.  Après une cinquantaine de jours, elles passeront du vert au marron doré et seront alors prêtes pour la première fermentation.  Elles sont empilées en tas de 50 cm dans des entrepôts spécialement conçus à cet égard.  L’humidité contenue dans les feuilles provoque une oxydation et une fermentation spontanée.  Ceci peut durer jusqu’à 30 jours.  Ce processus réduit les substances résineuses du tabac et donne aux feuilles une couleur plus uniforme.  La température de chaque « pilon » (tas) est continuellement contrôlée au moyen de thermomètres spéciaux.  Si la température atteint 35°C, le tas est démonté, les feuilles secouées et ré-empilées.

Après cette première fermentation, les feuilles sont humidifiées afin de les rendre plus souples et moins friables.  Elles peuvent alors être écotées : cette opération consiste  à ôter la nervure médiane.  Les deux demi-feuilles ainsi obtenues sont triées et classées en fonction de leur couleur, de leur texture et de leur forme.  Elles sont ensuite empilées sur des tas de plus de 1 m de hauteur, appelés « burros ».  Une seconde fermentation commence alors, engendrée par l’excédent d’eau après l’humidification et par le poids plus élevé de la pile.  On continue à contrôler minutieusement et régulièrement la température qui ne peut dépasser les 42°C.  Ce processus permet d’affiner saveurs et arômes et d’éliminer les dernières impuretés, notamment les produits nitrés.
A l’issue de cette phase, les tas sont à nouveau étalés.  Les feuilles, enveloppées d’un emballage de toile - ou plus rarement aujourd’hui d’écorce de palmier royal – sont mises en balles.  Elles muriront  ainsi entreposées durant des mois, voire des années, avant de prendre le chemin de la manufacture de cigares à La Havane.  Ce moment-là est crucial.  Chaque directeur de fabrique accompagné de son  « chef de liga », véritable maître de chai du cigare, vient faire son marché et sélectionner les diverses qualités qui l’intéressent en fonction des besoins de sa marque.  Savoir faire et connaissance sont indispensables pour réaliser un mélange équilibré de volado, seco et ligero, l’assemblage savant qui déterminera le goût.  Les feuilles choisies par le chef de liga, disposées en petits tas (suffisamment pour la confection de 50 cigares), sont acheminées vers la « galera », le cœur de la manufacture où les « torcedors » vont commencer à rouler les feuilles.  Experts en la matière, ils arrivent à rouler une moyenne de 120 cigares par jour, les plus talentueux d’entre eux pouvant même atteindre les 200 pièces.  Ils sont attablés en longues rangées et leur outillage se compose d’une « chaveta » (lame courbe et acérée), un gabarit, un couperet-guillotine, une presse et de la colle végétale.  Après avoir posé la sous-cape (capote) sur sa tablette, le torcedor roule habilement les feuilles destinées à la tripe (tripa) dont la composition déterminera l’arôme final.  Il enveloppe la tripe dans la sous-cape et  place la « poupée » ainsi obtenue dans le gabarit, puis sous presse pendant une demi-heure.  Une fois le cigare bien roulé et comprimé, le torcedor l’entoure de la cape, la précieuse feuille de corojo, et encolle soigneusement l’extrémité au moyen d’une pointe de colle végétale.  L’autre bout est sectionné à l’aide du couperet de la guillotine.  Le cigare est prêt !

cigares

Une fois la cape posée, chaque torcedor regroupe ses cigares par bottes de cinquante dans laquelle il glisse sa marque.  De chaque botte est prélevé un cigare qu’un vérificateur mesure et pèse pour contrôler s’il correspond aux normes requises.  Puis il l’ouvre d’un coup d’ongle et s’assure que les feuilles de tripe ont été roulées comme il sied.  En cas de défaut de l’échantillon, la botte entière peut être rejetée.  Roulés, contrôlés, les cigares vont reposer et perdre leur excès d’humidité dans « l’escaparate », une vaste salle aux murs tapissés d’armoires à tiroirs de cèdre.  Ils y seront conservés durant quelques semaines, voire quelques mois, dans des conditions idéales : une humidité atmosphérique de 65 à 70% et une température se situant entre 16 et 18°C.

Après la période de repos mentionnée, les cigares passent entre les mains de « l’escogedor » (trieur) pour la dernière phase de production.  Debout, face à un établi où sont disposés des centaines de cigares de la même vitole (même type de mélange, d’assemblage), l’escogedor les classe en fonction des 65 nuances de teintes homologuées.  Un second trieur dispose provisoirement les cigares dans des boîtes où il les range en dégradé, du plus sombre à gauche au plus clair à droite, et ce malgré qu’ils se trouvaient sur une seule table, correspondant à une couleur bien spécifique. Il détermine aussi quelle face - la plus avantageuse - devra être exposée vers le dessus de la boîte.  Lors du baguage, les bagues (anillas) devront toujours être placées à la même distance de la tête du cigare.  Les cigares sont ensuite disposés, un à un, dans leur boîte définitive, sans que l’ordre puisse encore en être modifié.  Les boîtes en bois de cèdre sont alors dotées d’une étiquette (marquilla) et des différents labels témoignant de l’incontestable qualité des havanes.

Quelques-unes des marques cubaines les plus célèbres

Cohiba
Considéré comme la Rolls-Royce des cigares, le Cohiba est cependant une marque assez récente.  Il a été créé en 1966, à des fins diplomatiques (Fidel Castro lui-même fumait des Cohibas jusqu’à ce qu’il arrête de fumer…!).  Mais ce n’est qu’à la fin des années 1970 que Cohiba est progressivement introduit sur le marché.  Son lancement international a lieu en 1982. Trois types de cigares étaient alors disponibles : le Lancero, le Corona Especial et le Panetela.  Viennent s’y rajouter, à partir de 1989 : l’Espléndido, le Robusto et l’Exquisito.  La Linea Clásica complète était dès lors accessible au grand public.  Dès 1992, une nouvelle gamme est lancée : la Linea 1492 : Siglo I, II, III, IV et V.
Outre le prestige incomparable de la gamme, les Cohibas présentent un point commun : ils ont exceptionnellement bénéficié d’une troisième fermentation des feuilles afin d’encore mieux affiner les arômes et d’éliminer les traces de produits nitrés et d’excès de goudron.

Montecristo
Un autre grand classique.  Quoique d’apparition relativement récente, le Montecristo est sans doute le plus célèbre et le plus populaire des labels cubains.  La marque fut fondée en 1935 par la famille Menéndez qui acquiert en 1937 la manufacture H. Upmann et y transfère toute la production des Montecristo.  A l’origine, la marque ne comptait que cinq modules, les N° 1 à 5, numérotation qui acquerra rapidement valeur de nom.  Quel amateur de cigares ne connaît pas le Montecristo N° 4, le plus célèbre et le plus vendu des havanes ?  L’Especial est lancé en 1969 et, en 1971, la maison crée le grand et légendaire Montecristo A.  Depuis 2000, la gamme est notamment complétée par le Petit Robustos, en édition limitée.

Romeo y Julieta
La marque doit avant tout sa célébrité à un fumeur inconditionnel, le Premier Ministre britannique, Sir Winston Churchill.  La symbiose avec l’illustre personnage se poursuivit jusqu’à la création d’un nouveau module nommé « Churchills ».  La maison, fondée en 1873 par deux Asturiens Alvarez et Garcia, n’obtint son succès qu’à partir de 1903 lors de son rachat par le très charismatique « Pepin » Fernandez Rodriguez.  L’homme était un voyageur insatiable et un amateur de sport hippique.  Il fit courir son cheval sur tous les champs de course d’Europe et, au début du 20ème siècle, créa des bagues personnalisées pour beaucoup d’aristocrates européens.
La fabrique, qui au début des années 1950 s’était fait une spécialité des cigares figurados n’existe plus aujourd’hui et les cigares qui y étaient roulés sont pour le moment répartis entre les autres fabriques de La Havane.

Bolivar
Le nom fait référence à Bolivar qui, en 1830, libéra l’Amérique latine du joug colonial espagnol.  En 1901, 71 ans après sa mort, la manufacture Rocha de La Havane crée en effet une nouvelle marque sous le nom de Bolivar, en hommage au grand Libertador.
Ce ne sera donc pas une surprise de constater que, telle la personnalité de Bolivar, la gamme affiche une forte puissance en bouche et des arômes d’un somptueux bouquet.

Partagas
La fabrique ouvrit ses portes à La Havane en 1845, fondée par le Catalan Don Jaime Partagas.
Les Partagas sont encore toujours fabriqués à la même adresse : Real Fábrica de Tabacos Partagas, Industria 520.  La manufacture fut entièrement restaurée entre 1987 et 1990 et est actuellement la plus visitée par les touristes.  Partagas est connue pour ses cigares forts, au goût puissant.

H. Upmann
Herman Upmann était un banquier allemand qui était tellement passionné par les cigares qu’il recevait de Cuba, qu’il décida, en 1844, de déménager à La Havane pour y ouvrir une fabrique de cigares.  Sa banque ferma rapidement ses portes mais la manufacture H. Upmann fait toujours partie aujourd’hui du club très sélect et très fermé des cigariers cubains à réputation mondiale.  Elle fabrique des cigares assez doux et légers, au goût particulièrement typique.
En 1935, H. Upmann a lancé une nouvelle marque, Montecristo, qui devint le havane le plus populaire au monde.



Quelle est l’origine de la bague de cigare ?

Sans sa bague, un cigare peut paraître nu et dépouillé.  Ce petit anneau de papier est devenu un attribut incontournable, fort prisé des collectionneurs.  Mais quelle est donc l’origine de ce qu’on nomme à Cuba « l’anilla » (vitola en Espagne) ?

Dès le 18ème siècle, la grande Catherine de Russie, elle-même grande amatrice de tabac, faisait entourer ses cigares d’une petite bande de tissu pour ne pas avoir les doigts colorés.  Il semblerait que vers  la moitié du 19ème siècle, quelques élégants aristocrates, qui n’entendaient aucunement changer leurs habitudes, se soient plaints à leur tour du fait que les cigares salissaient leurs gants.  Un homme d’affaire et tabaquier entreprenant, Gustav Bock, trouva la solution : une petite bande de papier blanc qui entoure le cigare, précisément à l’endroit où les doigts le touchent.  Plus tard, la bandelette de papier porterait la signature du fabriquant, permettant ainsi d’identifier la marque.  Les bagues seraient bientôt richement coloriées et décorées avec recherche, pour le plus grand plaisir des yeux.  A la fin du 19ème siècle, ces petites œuvres d’art seraient convoitées par nombre de collectionneurs (= vitolphilie), d’autant plus qu’à cette période certains aristocrates prirent l’habitude de faire afficher leur portrait sur le chaton de la bague, entraînant ainsi la multiplication des exemplaires.

Consommation

Etes-vous intrigués par les cigares cubains et souhaiteriez-vous partir à leur découverte ?  Sachez que certaines marques sont connues pour leur goût puissant et corsé, d’autres pour leur goût plus doux et plus léger.  Mais actuellement la plupart des fabricants offrent une gamme variée.  Il faut aussi savoir que le goût d’un havane devient plus intense au fur et à mesure qu’on le fume.  Le plein arôme ne se libère en effet qu’à la moitié de la combustion.  Un long cigare paraîtra donc plus corsé et puissant qu’un court, qui semblera plus doux et plus léger.  La combustion est plus lente pour les gros calibres et leur goût plus doux et plus moelleux.  Par contre, la couleur du cigare n’est pas déterminante.  On pense souvent, à tort, que les cigares plus foncés sont plus corsés mais il ne faut pas oublier que le goût provient du mélange des feuilles qui forment la tripe, l’intérieur du cigare, et non de la cape, la feuille externe.
Si vous avez acheté des cigares de qualité, il faut, comme pour le vin, les faire vieillir dans leur boîte en bois de cèdre ou les placer idéalement dans un « humidor ».  Il s’agit d’une espèce de « cave » en bois chevillé, à l’intérieur de cèdre, un bois inodore et antiparasite qui conserve bien l’humidité.  L’humidor est doté d’un hygromètre : le taux d’humidité idéal en vue d’une bonne conservation y est maintenu entre 65 et 70%.  Il faut également veiller à respecter une température variant entre  16 et 18°C, sans jamais dépasser les 20°C.

Lorsque vous allumerez un cigare, vous pourrez aisément contrôler s’il a été bien conservé : lorsque vous le pincez légèrement entre le pouce et l’index, il doit paraître souple ;  la cape doit être soyeuse, avec une certaine brillance naturelle due à l’huile contenue dans le tabac.  Vous pouvez ensuite couper la tête du cigare.  Si vous ne souhaitez pas que la cape s’effrite, la décapitation doit se faire de préférence à l’aide d’un coupe-cigare, une guillotine à deux lames.  Ne piquez jamais une allumette dans la tête du cigare, ceci aurait un effet désastreux sur la combustion et le tirage.  Vous pouvez allumer le cigare à l’aide d’une longue allumette ou d’un briquet à gaz.  Ne jamais utiliser la flamme d’une bougie ou un briquet à essence, ce qui pourrait nuire au bon goût du cigare.  Notez enfin qu’il ne faut jamais inhaler la fumée ou éteindre le cigare en l’écrasant.  Un cigare s’éteint facilement tout seul.

Etes-vous prêt pour une dégustation ?