Carte blanche Vladimir Caller, journaliste péruvien

Ne tirez pas trop sur Cuba, c'est un acharnement suspect !

En octobre 1976, un avion civil cubain explose en plein vol ; il venait de la Barbade avec notamment à son bord l'équipe nationale d'escrime et leur médaille d'or aux Jeux interaméricains. À l'origine de l'attentat, Luis Posada Carriles qui inaugurait, avec 73 morts, la longue liste du terrorisme aérien mondial.

Ce même Posada s'illustra plus tard par son intervention dans l'opération « Iran-contras » visant à anéantir l'expérience sandiniste au Nicaragua, par l'assassinat de six prêtres jésuites au Salvador et par celui, à New York, d'Orlando Letelier, ancien ministre des Affaires étrangères d'Allende. En 1998, il se vantait par ailleurs auprès du New York Times d'avoir été à l'origine des attentats contre des hôtels à La Havane qui provoquèrent la mort d'un jeune touriste italien. Assez persévérant, il organisa en novembre 2000 un attentat de grandes proportions à l'université de Panama où Fidel Castro devait prononcer une conférence devant 1.500 étudiants. On imagine le carnage si la police nationale n'eut pas avorté à temps cet acte criminel. Aujourd'hui, Posada se trouve aux États-Unis sous la protection de l'administration Bush qui refuse son extradition pour être jugé pour ses crimes.

L'inventaire n'est pas exhaustif tant les scénarios comme les victimes de ce spécialiste de la terreur sont variés ; par contre, ce qui est permanent est la participation à l'organisation et au financement de ces opérations de la Cuban-American National Foundation (CANF), association fondée à Miami par le président Reagan et ses amis de l'extrême droite cubaine au début des années 80, avec comme objectif la préparation de la chute de Castro, mais aussi le combat contre tout projet à connotation socialiste en Amérique latine. C'est ainsi que la CANF, toujours avec le concours de Posada, prêta ses tristes services aux militaires du Chili et d'Argentine.

Tous ses antécédents, pourtant bien connus, ne semblent pas gêner outre mesure Vaclav Havel, le gouvernement tchèque ni leurs amis des gouvernements lituanien et slovaque, dont l'anticommunisme militant les amène à co-organiser, avec la CANF, une grande campagne européenne qui a débuté la semaine dernière par une réunion internationale à Stockholm. Cette campagne est destinée à durcir la position de l'Union européenne lors des négociations avec Cuba prévues pour ce mois de juin. Jusqu'ici, ce rôle « anti-cubain » revenait systématiquement à José Maria Aznar, mais force est de constater qu'après le départ de ce dernier la Maison-Blanche semble avoir trouvé une relève avec le gouvernement de Prague et l'ancien président Havel qui s'était déjà illustré, lors de la crise irakienne, par son suivisme vis-à-vis de Washington.

Ainsi, l'objectif de la diplomatie tchèque consisterait à faire évoluer la position européenne d'une attitude de dialogue à une politique de confrontation ouverte avec La Havane. L'escalade verbale sans précédent dont est victime le président vénézuélien Chavez laisse présager le pire pour la stabilité et la paix dans cette région dont, hélas, les odeurs de pétrole ne sont pas absentes.

On peut ainsi se demander si l'Europe n'est pas en train de tomber dans le piège tendu par Bush, Aznar et Havel.

En effet, la résolution adoptée la semaine passée par le Parlement européen critiquant le régime cubain dans le domaine des droits de l'homme, quasi simultanément avec la réunion à Stockholm mentionnée ci-dessus, permet de penser qu'il y a quelque chose d'orchestré dans ce concert de mesures.

Bien entendu, les droits de l'homme à Cuba offrent matière à débat, mais peut-on, pour autant, oublier que, en prenant en compte l'ensemble des pays latino-américains, le bilan cubain dans ce domaine est loin d'être le plus critiquable ? Pourquoi alors Cuba ? Ne serait-ce parce que son modèle social et ses positions politiques sont gênantes pour son puissant voisin ? On réclame des élections libres à Cuba, mais peut-on les considérer « libres » si, comme nous l'avons vu en Yougoslavie, en Géorgie ou en Ukraine, elles se résument à un déferlement de millions de dollars jusqu'à l'obtention du résultat voulu par n'importe quel Soros ?

En ce sens, si l'Union européenne et M. Havel tenaient vraiment à la démocratie cubaine au-delà des calculs politiciens, ils pourraient s'attaquer à un vaste chantier : celui d'assurer qu'une consultation électorale ne soit pas l'enjeu d'énormes opérations financières, mais le résultat d'une confrontation d'idées à armes égales, y compris médiatiques, entre les parties. Un scénario très éloigné de celui qui préfigure l'acharnement politique et médiatique que subit aujourd'hui ce petit pays (1).

Le Soir, 23/02/2006