Fidel Castro, cet illustre inconnu

Qui est Fidel Castro ? Quelle est sa personnalité, quelles sont ses motivations, ses principes de vie ? En Europe, et bien qu’il ait été longtemps le plus ancien chef de gouvernement du monde, se confrontant par exemple à 10 présidents des Etats-Unis, Fidel Castro est très mal connu.

Les adjectifs qu’on lui accole : dictatorial, meurtrier, bavard, fou… tiennent aux querelles idéologiques, elles visent à le dénigrer, pas à le comprendre. Le sobriquet de « lider maximo » n’a cours qu’en Occident, par exemple ; il ne provient pas de Cuba mais émane de la CIA. À force de sanctions, de blocus, de condamnations et de caricatures, on est juste parvenu à faire la sourde oreille et à ignorer l’homme.

Dans la presque totalité des États non occidentaux, pourtant, Fidel Castro est admiré comme un dirigeant de stature mondiale, qui a fortement influencé le cours de la planète, en aidant tant de peuples africains à conquérir leur indépendance ou à la conserver (Algérie, Cap Vert et Guinée Bissau, Angola, Zimbabwe, etc.), à abattre l’apartheid en Afrique du sud, en conseillant tant d’autres dirigeants (de Lumumba… à Chavez), et aidant à surmonter tant de divisions dans les mouvements de libération (au Nicaragua, en Bolivie, etc.). La victoire cubano-angolaise de Cuito Carnavale sur l’envahisseur venu de Pretoria avec l’aide de militaires états-uniens est une référence historique pour le basculement de tout le sud de l’Afrique après 1978. Mais cela, nous l’ignorons.

Bien sur, cette influence est aussi le résultat de l’action du peuple cubain et de tous ses dirigeants, pas seulement de Fidel. La plupart des peuples peuvent compter sur l’amitié et la solidarité du peuple cubain et pas seulement par l’aide des coopérants militaires et des soldats. Ce petit pays de 10 millions d’habitants a pu former un nombre impressionnant de médecins qui sont envoyés apporter des soins dans des pays du tiers monde, gratuitement et pour des missions de longue durée. Et une brigade d’intervention médicale rapide a pu intervenir après des catastrophes humaines, comme au Guatemala (cyclone Stan) et au Pakistan (tremblement de terre)1. Seule les États-Unis de Bush ont préféré refuser cette aide face à l’ouragan Katryna en 2003, quitte à aggraver le nombre de morts en Louisiane.

Et les peuples du Tiers Monde ne peuvent qu’être admiratifs devant les succès sociaux acquis à Cuba malgré son isolement économique et son manque de ressources énergétiques  : disparition rapide de l’analphabétisme, scolarisation effective de la jeunesse avec un nombre important d’universitaires, accès de tous et gratuitement aux services de santé, production de nouveaux médicaments. Ces succès sont une gifle pour les dirigeants de pays bien plus grands et jouissant de ressources naturelles, et qui se retrouvent dans la misère et dans les dettes imposées par la Banque Mondiale. Mais cela, nous l’ignorons.

Le Programme des Nations Unies pour l’environnement n’a pu que constater que les indicateurs du Développement Humain sont parmi les meilleurs à Cuba, avec un impact environnemental bien moindre que celui des pays les plus riches. Ce succès est finalement une gifle pour les prétentions des pays occidentaux à imposer leur système comme modèle unique de développement social. Mais cela, nous l’ignorons.

Pas étonnant dès lors que Fidel Castro soit ici un illustre inconnu, masqué sous des racontars les plus extrêmes. « Un des hommes les plus riches de la planète, écartant comme il veut ses opposants, s’étant débarrassé du Che en l’envoyant en Bolivie », autant de fantasmes délirants qui ne reposent sur aucun fait réel. C’est à celui qui lancera la bêtise la plus ridicule à son sujet, certain de trouver le succès dans beaucoup de médias !

Qu’on nous permette donc de mettre ici en avant certaines qualités humaines et certains traits de personnalité de ce dirigeant illustre et méconnu. Nous nous basons sur le livre d’Ignacio RAMONET Fidel Castro, Biographie à deux voix, paru en 2006 (Fayard), connu aussi sous le titre ‘Cent heures avec Fidel’.

La première mission que se donne le jeune Fidel Castro (26 ans) est de s’opposer au Général Batista qui vient de faire un deuxième coup d’État à La Havane pour contrer le résultat des élections démocratiques qu’il avait dû concéder. Auparavant, Fidel a déjà participé à une expédition contre Trujillo (dictateur de la république dominicaine) et une révolte sociale violente à Bogota ; il avait alors 21 ans.

Son courage parait presque de l’aveuglément utopique : il cherche à prendre une caserne avec quelques militants (pensant que ce fait devrait lancer une révolte facilement victorieuse dans le pays), et c’est l’apparition d’un policier à un coin de rue qui fait tout rater. Emprisonné puis exilé, il ne renonce pas et regroupe une septantaine de barbudos pour débarquer sur l’île. C’est à nouveau un échec ou presque : accueillis par l’armée, ils ne sont que six à se retrouver dans la montagne et à échapper aux poursuites. Pourtant, en 25 mois (décembre 1956- janvier 1959), ces barbudos vont anéantir l’armée professionnelle et prendre le pouvoir à la Havane ! En décembre ‘58, ils ne sont encore que trois mille hommes, et leurs seules armes ont été prises à l’ennemi. En janvier, ils sont quarante mille. L’idéalisme courageux de Fidel Castro était de la clairvoyance.

Une caractéristique qui revient à plusieurs reprises, c’est son respect de l’adversaire. Vers la fin de la guerre, le Général Cantillo, chef des forces armées de l’État , lui écrit (ils ont déjà échangé plusieurs lettres, reconnaissant leur valeur mutuelle) pour trouver une sortie honorable à son armée, reconnaissant qu’il a perdu la guerre. Ils se rencontrent et décident d’organiser un soulèvement de la garnison de Santiago de Cuba (deuxième ville du pays) et une fraternisation avec les citoyens et les rebelles. Le Général demande néanmoins de rentrer à la Havane (et Castro ne s’y oppose pas), où il va faire le contraire de ce qu’il a promis : il va aider Batista à fuir, faire un nouveau coup d’État et prévenir les États-Unis. Fidel Castro a ce commentaire, qui souligne son exigence morale : « Il avait non seulement trahi mais fait preuve de bassesse ».

Ce respect de l’adversaire est souligné à plusieurs reprises par Castro : les envahisseurs venus des États-Unis et capturés à la Baie des Cochons en 1962 ne seront pas maltraités : « Je peux vous certifier, et c’est peut-être le seul cas dans l’histoire, qu’après ces combats dantesques, aucun prisonnier n’a reçu un seul coup de crosse. Notez bien cela. Pas un seul coup de crosse, et je suis arrivé avec les premiers combattants qui ont rejoint le périmètre. » Et il commente « C’était depuis toujours notre principe, je vous l’ai déjà dit, et tout le monde le savait. Le plus admirable, c’est que (…) ces hommes, dont l’ardeur au combat avait été immense, ont réussi a contenir leur indignation et ne se sont pas abaissés à donner le moindre coup de crosse, pas même un simple coup de crosse, à l’un des mercenaires payés par une puissance étrangère ».

Car Fidel Castro souligne souvent que les qualités d’une personne ne doivent pas faire ignorer celles des autres et il est le premier à faire l’éloge du groupe. S’il fait l’éloge d’un combattant, il souligne immanquablement ‘il n’a pas été le seul’, etc. A la fin d’un éloge vibrant de son ami Ernesto Guevara (« je le considère comme un des hommes les plus nobles, les plus extraordinaires et les plus désintéressés que j’ai jamais rencontrés »), il conclut aussitôt : « Ce qui est important, c’est de savoir que des hommes que le Che, il y en a des millions et des millions sur la terre. Les hommes et les femmes qui se détachent du lot ne pourraient rien entreprendre si des millions, en tous points identiques, n’avaient en eux l’embryon de ces qualités ou la capacité de les acquérir. C’est pour cela que notre révolution s’est acharnée à lutter contre l’analphabétisme et à développer l’éducation et la culture, pour que tout le monde soit comme le Che ».

Cette attitude n’est pas de la modestie ou de la fausse modestie : c’est de l’altruisme, du désintéressement ; le sens du collectif. Cela inspire toute l’action de Fidel Castro et les orientations qu’il a donné à la révolution cubaine et à son engagement international. L’adoption d’une loi qui interdit toute statue ou toute mémoire d’un dirigeant cubain vivant, n’est que la conséquence d’une telle orientation.

Car un autre aspect de la personnalité de Fidel, c’est l’importance qu’il donne à l’éducation de la conscience des gens. On lui reproche évidemment la longueur de ses discours, que le peuple écoute pourtant volontiers. Et son but est assurément de faire l’éducation des citoyens à la chose politique, de susciter l’engagement en faveur de la collectivité. Inlassablement et quitte à se répéter, pour enfoncer le clou. Il estime que la conscience du peuple est le meilleur rempart contre les efforts de propagande, de sabotage et de désunion menés par les ennemis de Cuba. « Les Américains ne peuvent détruire le processus révolutionnaire, parce que notre peuple tout entier prendrait les armes. Malgré nos erreurs, le niveau culturel du peuple est tel que jamais il ne laissera notre pays redevenir une colonie américaine ». Ou encore, songeant à la crise planétaire : « Nous avons développé la solidarité, la conscience révolutionnaire et des principes éthiques dont le pouvoir est immense. (…) Je peux donc l’affirmer, et c’est pour le moins paradoxal : alors que d’énormes puissances, comme l’URSS et tous ces régimes que vous mentionnez se sont effondrés, notre petit pays victime d’un blocus, qui sort à peine de la période spéciale, partage, aide et forme gratuitement et par milliers les universitaires du Tiers Monde, et progresse régulièrement dans tous les domaines ».

Cette importance donnée à la conscience et à l’engagement se retrouve dans la stratégie militaire. À propos de la guerre en Angola :« Plus de trois cent mille Cubains se sont portés volontaires. Seuls des volontaires y allaient ; c’est ce que nous appelons « la réserve ». C’est un principe inviolable. Une guerre civile, comme la « guerre sale » que nous menions dans l’Escambray dans les années 1960, ne peut impliquer que des volontaires. Les révolutions qui n’ont pas respecté cette règle l’ont chèrement payé. Par définition, un homme qui va au combat peut y laisser sa vie. (..) Une mission internationaliste, elle aussi, ne peut être menée que par des volontaires ». Et ailleurs, soulignant les aspects psychologiques de la guerre et du respect de la population civile : « l’éthique n’est pas un luxe, elle est rentable ».

Fidel Castro a eu des relations avec les plus grands dirigeants et a été l’ami de beaucoup d’entre eux : Nelson Mandela, Jiang Zemin, Willy Brandt, Olof Palme, Hugo Chavez et Che Guevara bien sûr. Il dit regretter de ne pas avoir connu Ho Chi Minh et Mao Tsé Toung. Il cite encore Nehru, Nasser, Tito, Ben Bella, Boumediene, Arafat, Indira Gandhi, Salvador Allende, Brejnev, Gorbatchev, Felipe Gonzalez, Patrice Lumumba, José Dos Santos, Agostinho Neto, François Mitterrand, Juan Carlos et Jean-Paul II… Il fait remarquer aussi que l’histoire célèbre depuis toujours les grands guerriers occidentaux, mais seulement depuis peu les grands artistes, jamais les grands guerriers orientaux, et si peu les grands scientifiques. Il a été l’ami de Ernest Hemingway, de Gabriel Garcia Marques, Jean-Yves Cousteau…

Ceux qui le connaissent soulignent sa vision stratégique, son analyse compétente. Ignatio Ramonet le rencontre avec l’économiste Joseph Stiglitz et raconte : « Comme toujours chez lui, les idées fusaient de son esprit en perpétuelle éruption. Il avait une vision globale de la mondialisation, analysait ses conséquences et les moyens d’y faire face, avançait des arguments d’une modernité et d’une hardiesse étonnante. Bref, il manifestait les qualités que nombre de biographes ont souligné chez lui : son sens de la stratégie, sa facilité à « lire » une situation et sa rapidité d’analyse. à cela s’ajoute l’expérience accumulée durant toutes ces années de gouvernement, de résistance et de combat ».

Souvent Fidel Castro se moque de l’académisme et se défend de vouloir faire de la théorie. Sa stratégie militaire est basée sur l’étude concrète des guerres, tant à Cuba que sur tous les continents. Mais il insiste sur les aspects pratiques, sur l’adaptation à la situation. A propos des officiers soviétiques en Angola : « Au-delà des bonnes relations de nos échanges et de notre amitié, certaines initiatives du haut commandement soviétique nous ont donné de sacrés maux de tête. C’était une question de perspective : ils avaient une conception académique de la guerre, dont l’origine était à chercher dans la Seconde Guerre mondiale qu’ils avaient faite, dans laquelle etaient morts tant des leurs. Notre expérience, radicalement différente, était celle d’une guerre irrégulière, ce qu’on appelle désormais une « guerre asymétrique ». Il y avait pourtant des choses (…) qui tenaient du plus élémentaire sens commun. » Il se déclare anti-dogmatique : « Je crois en les idées et je crois en la conscience des hommes, en la connaissance, en la culture et particulièrement en la culture politique. (…) Nous vivons dans un monde dénué de culture politique. (…) Ce qu’on enseigne, dans presque tous les établissements scolaires du monde, ce sont des dogmes ; ici, même à Cuba, il fut un temps où on enseignait des dogmes. (…) Oui, encore une fois, je suis profondément anti-dogmatique ».

Nous avons souligné dans la personnalité de Monsieur Fidel Castro le courage, le respect de l’adversaire, l’exigence morale, l’altruisme et le désintéressement, la volonté d’éduquer les citoyens et d’élever les consciences, la clairvoyance stratégique, la connaissance des hommes et la souplesse. À ceci s’ajoutent bien évidemment des capacités physiques et intellectuelles hors du commun.

Que ceux qui veulent lui jeter des pierres songent d’abord à leur propre volonté et leur engagement ! Ou qu’ils aient d’abord la modestie de vouloir mieux connaître l’action du peuple cubain et de ses dirigeants.