Encore plus fort qu’un poisson d’avril qui pue : c’est Fidel Castro qui a tué Kennedy !

Les documentaires de télévision ont souvent une tendance pernicieuse : l’anticommunisme primaire. Il faut croire que, quand un cinéaste en mal d’inspiration présente un tel scénario, les portes s’ouvrent, les finances se débloquent, la programmation est déjà annoncée : le thème va plaire, le thème doit plaire. Plaire à qui ? Il suffit d’annoncer des découvertes, des révélations, qui vont bouleverser l’histoire… dans le sens de la propagande officielle évidemment. Contre cette ‘documentation’ idéologiquement fabriquée, il faut des journalistes qui font un travail critique et des investigateurs qui creusent à contre courant. Mais ils ne sont pas nombreux dans les « médias commerciaux » ! Un exemple.

Il n’en faut pas plus pour qu’un documentaire soit produit, au joli nom de « Rendez-vous mit dem Tod » de Wilfried HUISMANN (traduisons : « un ‘rencart’ avec la mort »), qui prétend que Fidel Castro aurait commandité l’assassinat de Kennedy et, naturellement, ce film se retrouve sur toutes les chaînes, par exemple ce 9 mars dernier à la RTBF (ARD le 6 janvier, TV hollandaise en février, VRT le 7 mars…).

Même si un Ministre allemand annonce que le film n’est pas crédible (diplomatie oblige), le NRC Handelsblad annonce le documentaire de l’ARD avec la manchette 'Cuba a payé l’assassinat de JFK'. « Huismann arrive à cette conclusion après trois années de recherche, au cours desquelles il a parlé avec d’anciens agents de sécurité cubains, des fonctionnaires américains et des officiers de renseignements russes, et étudié des archives mexicaines. » Le journal néerlandais note que Huismann s’est déjà vu octroyer des prix prestigieux pour son œuvre antérieure. C’est ainsi qu’il a déjà gagné trois fois le Grimme-Preis allemand pour le meilleur journalisme d’investigation télévisé. Selon le journal britannique The Daily Telegraph, le documentaire contient ‘des preuves concluantes’ que Castro était derrière l’assassinat. Le journal espagnol ABC jubile: ‘Le travail de Huismann est exhaustif, crédible et couvre tous les aspects. » Et si on en croit le récit sur le site de l’ARD et son partenaire WRD, « la recherche menée jusqu’à présent [sur l’assassinat de Kennedy] est complètement retournée par la nouvelle investigation. Pour la première fois depuis 1964 lorsque la Commission Warren rendait public son rapport, une nouvelle évidence remonte à la surface. La thèse de base est soutenue par d’excellents témoignages et des documents étayés (…) Lee Harvey Oswald fut l’instrument ultime dans un combat mortel entre les frères Kennedy et Fidel Castro. »

Travail scientifique ou propagande orientée ?

Ludo DE WITTE (nous nous inspirons du travail critique de ce journaliste qui a notamment beaucoup investigué sur la mort de Lumumba) relève ces divers éloges des médias européens et estime qu’ils sont très suspects. Toute personne informée sait que le rapport de la Commission Warren (demandé parce que la version du FBI était lamentable) fut immédiatement critiqué et que, depuis 1964, de nouveaux éléments sont apparus en permanence. Outre deux autres rapports parlementaires états-uniens, on compte une publication nouvelle chaque semaine depuis 42 ans ! Les plus folles mais aussi de très sérieuses. Le film et les journaux européens n’en disent rien. L’auteur qui prétend conclure un travail scientifique de trois années, a en réalité cherché des images qui puissent conforter le livre publié en 1998 par un certain Gus RUSSO, ‘By the sword’, sans jamais évoquer les éléments qui s’opposent à sa thèse.

On y voit notamment Antonio Ramirez qui se prétend agent secret cubain mandaté pour l’assassinat avec l’aide du KGB. Or un rapport du Congrès américain a montré dès 1979 que ce témoignage était totalement délirant. Mais comme Oswald a été en Russie et s’y est marié, HUISMANN ‘confirme en images le lien ‘Cuba-KGB-Oswald’ grâce au témoignage sans fondement de Ramirez.

Un ensemble de témoins rapportent la scène qui se serait passée à l’ambassade de Cuba à New Mexico, sept semaines avant l’assassinat, où ‘on’ a vu remettre une forte somme par un cubain devant témoins à un américain noir de cheveux. Et comme Oswald a visité cette ville à cette époque… Or la Commission Warren avait déjà en 1963 fait dire au témoin principal (un agent anticommuniste lié au dictateur nicaraguayen SOMOZA) qu’il avait inventé le tout pour pousser à une intervention des États-Unis vers Cuba. Un autre témoin qu’on voit dans le film et qui avait écrit au président Johnson qu’il avait vu toute cette scène, GIUTERREZ, avait été incapable de reconnaître Oswald sur photos. Le cinéaste prétend qu’il est le premier à étudier cet épisode et à faire ces révélations !

Des explications manquantes

Or Fidel Castro s’est exprimé devant une délégation de la commission d'enquête du Congrès américain, dès 1979 : « Que [le gouvernement cubain aurait été impliqué dans la mort de Kennedy] était une idée absurde. D'un point de vue idéologique c'était ridicule. Et d'un point de vue politique une grande folie. Je vais vous dire que personne, personne n’a jamais soulevé une telle idée. Qu’est-ce que cela changerait? Nous avons seulement essayé de défendre notre peuple ici, sur notre territoire. Toute personne adepte de telles idées serait déclarée folle, absolument malade. Jamais, en 20 ans de révolution, n’ai-je entendu quelqu’un suggérer une telle mesure ou même spéculer là-dessus. Qui pourrait imaginer l’idée d’organiser la mort du président des États-Unis? Ce serait donner le prétexte parfait aux États-Unis pour envahir notre pays – c’est exactement ce que, pendant toutes ces années, j’ai essayé d’empêcher par tous les moyens. Puisque les États-Unis sont beaucoup plus puissants que nous, que gagnerions-nous en entamant une guerre contre eux? Les États-Unis n’y perdraient rien. La destruction aurait lieu ici.’ Castro indiqua encore que l’assassinat de Kennedy avait porté Johnson au pouvoir: un homme dont on supposait qu’il agirait plus sévèrement envers Cuba que son prédécesseur. Le président cubain dit encore que Kennedy était le moindre mal, comparé à Johnson et l’histoire nous le confirme. Au cours des dernières années, des documents secrets ont été libéré et il en ressort que les mois et semaines avant l’assassinat de JFK, La Havane avait insisté auprès de Washington pour entamer des pourparlers secrets sur la possibilité d’entretenir des meilleures relations, et que Kennedy voulait donner suite à cette offre. Évidemment, le film ne dit rien de ces éléments qui vont contre sa thèse.  

Et le cinéaste n’explique pas non plus qui était Ruby, qui assassine Oswald en plein commissariat. Cet homme était lié à la mafia. On pense aujourd’hui que l’assassinat de Kennedy provient d’une accointance entre la mafia, les milieux anticastristes et des anticommunistes au sein du FBI et de la CIA (qui ont mal digéré leur défaite de l’invasion de Cuba à la Baie des cochons). J.F. Kennedy avait nommé son frère Robert ministre de la Justice, et ce dernier menait une bataille juridique féroce contre toute une série de patrons de la mafia, tels que James Hoffa, Carlos Marcello et Santos Trafficante. Le milieu avait certainement un motif solide pour se défaire de JFK; les Kennedy étaient en effet les premiers dirigeants politiques à les attaquer de front. Dans le rapport du Congrès américain de 1979 , on peut lire le récit d’une longue série de conversations téléphoniques interceptées avec des gangsters de premier rang : « Il existe de l’évidence solide (…) que Hoffa, Marcello et Trafficante – trois des plus importants sujets susceptibles de poursuite judiciaire par le gouvernement Kennedy – ont parlé avec leurs subordonnés à propos d’un attentat contre le président Kennedy. » Après l’assassinat, Hoffa dit à Frank Ragano, son avocat: ‘As-tu entendu la bonne nouvelle? Ils ont tué cette crapule.’ Trafficante lui dit beaucoup plus tard: ‘Nous n’aurions pas dû assassiner John. Nous aurions dû tuer Bobby.’  

Le président Johnson a vite compris que les enquêtes allaient mettre au jour ce complot minable et a fait fabriquer la vérité « Oswald tueur isolé et déséquilibré », même si elle était peu crédible.  

Des mensonges pour une croisade  

Le journal cubain GRANMA a interviewé en janvier 2006 le général Fabian Escalante (dont le film escamote la déclaration complète !), ancien responsable de la sécurité cubaine, qui a aussi investigué sur l’assassinat de Kennedy. Le général Escalante estime que les tireurs étaient en fait les contre-révolutionnaires Herminio Diaz et Eladio del Valle et que deux groupes, dirigés par Jack Ruby (qui a abattu plus tard l’assassin supposé, Lee Harvey Oswald) et par Frank Sturgis (le chef des « plombiers » du Watergarte), ont participé simultanément à l’attentat contre le président US. L’enquête cubaine signale aussi la participation des mafieux Santos Trafficante, Sam Giancana, John Roselli, Carlos Marcelo et Jimmy Hoffa ainsi que des responsables de la CIA David Atlee-Philips, Richard Helms (alors superviseur des opérations anticubaines) et du général Cambell (ex vice chef de la CIA).  

GRANMA indique que l’enquête du Congrès américain de 1979 avait établi que les chefs mafieux Carlos Marcello, parrain de la Nouvelle Orléans, et Santos Trafficante, de la Floride, avaient des raisons pour assassiner le président Kennedy et mis en évidence des liens avec des chefs contre-révolutionnaires cubains, dont Luis Posada Carriles, Orlando Bosch, les frères Guillermo et Ignacio Novo Sampoll, Jorge Mas Canosa ainsi qu’avec Herminio Diaz et Eladio Valle (les deux tireurs signalés par le général Fabian Escalante) qui se réunissaient tous précisément dans le même édifice où le futur assassin présumé de Kennedy, Oswald, était censé mener des activités de soutien à Cuba.  

Décidément, nos médias se satisfont d’une très vile propagande contre Castro. On pourrait en rire, si un certain Bush ne s’était pas lancé en croisade contre les terroristes et autres armes de destruction massive qu’il déniche là où il veut envoyer ‘ses boys’ faire du sale boulot…