Discours de Raúl Castro devant le parlement cubain

Que dit Raul Castro cet été 2009 ?

Par : Luigi Raône

On a rendu public un important discours du président de Cuba (« président du Conseil d’État et du Conseil des Ministres »), prononcé le 1er août 2009 devant les parlementaires réunis en session plénière (après des réunions en commission). Il est très instructif. En faire la synthèse permet de comprendre les questions qui préoccupent les Cubains aujourd’hui. Que peut-on en retenir ?En voici de larges extraits (avec quelques petits commentaires de ma part, en italiques).

1/ On a créé une « Cour des Comptes » indépendante du Gouvernement (à la place du Ministère d’audit et de contrôle interne), car c’est à l’Assemblée nationale et au Conseil d’État de contrôler tous les organismes de l’État et du gouvernement (selon la constitution) : la Cour des comptes sera son outil. Un femme a été placée à sa tête. On prévoit notamment « l’opposition résolue à toute manifestation de corruption, ainsi qu’aux causes et aux conditions qui peuvent favoriser la négligence et les délits de n’importe quel dirigeant ou fonctionnaire ». Il s’agit principalement de « à dégager les responsabilités administratives et pénales aussi bien des fauteurs directs de délits que des fauteurs collatéraux, ces derniers étant, comme le définit la loi, les cadres, dirigeants ou fonctionnaires administratifs qui, par manque d’exigence, par conduite négligente ou par inobservance des contrôles établis, favorisent les violations de la discipline, ou ne les contrecarrent pas ou n’en informent pas aussitôt ».

Raul Castro prend donc les moyens nécessaires contre un laxisme au sein des fonctionnaires, source d’une corruption clairement reconnue.

2/ La situation économique de Cuba est difficile. Non seulement elle a perdu 20% de son PIB avec les trois terribles ouragans de 2008. Mais le prix à l’exportation du nickel est tombé de 21.100 dollars la tonne à 11.700 dollars en début 2009, au point qu’on a envisagé d’arrêter certaines usines. Le tourisme est en augmentation, mais les recettes diminuent, du fait de la dévalorisation du dollar. Bien sur, les importations en dollars ont aussi diminué en valeur, mais l’accès au crédit est plus coûteux, et nous avons du renégocier certains contrats au vu de la crise, certaines dettes, etc. Nous avons instauré de nouvelles procédures pour hâter les transactions avec l’étranger, mais ces facilitations demandent de la discipline et du contrôle.

3/ Il faut ajuster ses dépenses à ses revenus. Nous avons pris comme objectif d’avoir en 2010 un budget en équilibre, et même avec un surplus pour faire face à des imprévus. On a donc revu la planification : il faut donner la priorité absolue à la croissance des productions et des services apportant des revenus en devises. Ces deux dernières décisions sont celles du « Plénum », un conseil des ministres élargi aux dirigeants du parti et des organisations de masse (syndicats…).

4/ Nous avons continué de restructurer l’appareil d’État en fusionnant plusieurs organismes de l’Administration centrale et d’autres organes, ce qui a permis de réduire les dépenses, le transport et les effectifs, sans parler de la paperasserie inutile. Ce processus se poursuivra graduellement afin d’élever l’efficacité de la gestion gouvernementale. Quatre nouveaux vice-présidents du Conseil des ministres ont été nommés qui, aux côtés des deux déjà existants, ont la mission de superviser des ministères, des institutions nationales et d’importants programmes de développement.
On peut souligner cet importante restructuration lancée par Raul Castro en début d’année quand il a modifié le gouvernement, qui touche donc à la structure des administrations, mais aussi au pouvoir de grands dirigeants.

5/ Il y a de modestes progrès. L’équilibre monétaire interne est le meilleur depuis 20 ans. Les prix, bien qu’élevés, sont restés stables. Plus de gens sont mis au travail, les productions agroalimentaires et industrielles progressent.
On sait qu’une des priorités de Raul Castro est de réduire l’énorme importation d’aliments à Cuba.

6/ Cuba a montré sa capacité à juguler les épidémies, alors qu’elles croissent dans bien d’autres pays, parce qu’elle adopte les mesures organisationnelles requises avec la participation de tout le peuple et qu’elle fait preuve d’exigence. Raul donne les chiffres précis pour le virus A/H1N1 : Cuba n’a confirmé que 242 cas, dont 135, plus de la moitié, ont été importés (autrement dit, il s’agit de personnes déjà infectées à leur entrée dans l’île), 50 ont été introduits (des personnes infectées par des malades en provenance de l’étranger) et seuls 57 sont qualifiés d’autochtones (infectés sur place par des cas introduits). Sur ces 242 cas, 232 ont été jugés guéris et les dix restants évoluent favorablement. Nous n’avons pas eu à déplorer à ce jour de complications ni de décès.

7/ Nous avons pu éviter les coupures de courant pour pénurie de production (qui menaçait en début d’année), grâce au plan d’économies d’énergie suivant la stratégie que nous devons à Fidel. Cela allait bien en juin, mais il y a eu du relâchement en juillet, ce qui est un défaut qui caractérise pas mal nos cadres et fonctionnaires. Il faudra appliquer rigoureusement le plan. On a appliqué des mesures exceptionnelles, comme le retrait du courant électrique à des organes donnés pour avoir dépassé la consommation planifiée, avec tous les inconvénients que cela entraîne, et on a infligé des amendes à bon nombre de petits malins pour avoir trafiqué les compteurs d’électricité de leurs domiciles. J’avertis ces derniers que nous agirons encore plus sévèrement, y compris en coupant l’électricité aux récidivistes pour des périodes prolongées, voire, le cas échéant, définitivement. Bien que l’on soit parvenu à freiner la hausse de la consommation d’électricité dans le secteur public, elle continue d’augmenter dans le secteur résidentiel. Sans vouloir ignorer les températures élevées de ces mois-ci, le fait que nous soyons en période de vacances et d’autres raisons objectives, mais conscient qu’il existe encore des possibilités de réduction, j’appelle notre peuple à économiser le plus possible. Il incombe aux organisations de masse dans les îlots de jouer un plus grand rôle dans ce sens, sous la direction du Parti, par des actions rationnelles et dûment coordonnées visant à convaincre la population.
Cette politique de répression des administrations et d’éducation de la population (y compris les « petits malins ») est à souligner. On s’attendrait à l’inverse chez nous ! Il semble que la pénurie de devises, notamment avec la chute du prix du nickel, a des effets très négatifs. Une compagnie pétrolière canadienne, extrayant le pétrole cubain, aurait fermé le robinet devant les non payements gouvernementaux ! (Le Soir, 20/8) La menace de coupures d’énergie dans les usines et les bureaux, comme en 1992 avec la fermeture du robinet soviétique, est bien réelle ! C’est crucial. Le report du Congrès peut s’interpréter comme une peur de Raul vis-à-vis des apparatchiks sur les réformes immédiates, ou comme une réorganisation plus profonde (la Chine aussi réoriente son économie en urgence, face à la crise). Wait and See (attendre et voir…)

8/ Les gens doivent travailler davantage. Dans certaines provinces, il n’y a même pas assez de gens disposés à être enseignants ou agents de police, ou à faire des travaux qui exigent qu’on s’y consacre à fond ou un effort physique. J’en ai parlé à la session de l’Assemblée nationale précédente, et j’ai été mis au courant et je continuerai de l’être de la façon dont marche l’incorporation de la population à ces tâches. Nous savons combien il est douloureux, par exemple, de n’avoir pas de logement, mais il y faut du temps, des ressources et surtout du travail, et tout ceci est encore plus difficile si, comme cela arrive généralement, les bâtisseurs font défaut.

Dans l’enseignement, plus de 7 800 retraités ont repris le chemin des classes et 7 000 autres ont ajourné leur retraite, ce qui, de pair avec les professeurs qui ont renoncé à partir et à ceux qui se sont réincorporés, nous permet de pouvoir compter à la prochaine rentrée scolaire sur presque 19 000 enseignants de plus. Ce sont là des chiffres considérables. Une modeste hausse des salaires dans ce secteur, on le sait, a été adoptée récemment. Nous aurions voulu qu’elle soit supérieure et – c’est du moins ce que nous avions tenté – que l’effort de nos instituteurs et professeurs soit rétribué plus justement, mais, en étudiant cette question plus en profondeur, nous n’avons pu adopter que cette hausse-là dans la conjoncture actuelle, et c’est bien ainsi que ces travailleurs dévoués l’ont compris.
Je suis sûr que l’exemple de ces camarades poussera ceux qui ne l’ont pas encore fait à adopter cette même conduite et que, par ailleurs, ceux qui atteignent l’âge de la retraite resteront si possible à leur poste un temps de plus, un petit temps de plus, touchant la pension correspondante en plus de leur salaire.
Castro-Sarkozy : même combat pour travailler plus et gagner plus ? Non, car Sarkozy veut alléger le coût du travail et non gérer des pénuries. Il veut en même temps exclure, expulser, réduire le nombre de fonctionnaires. Raul Castro veut affecter les forces au mieux dans l'économie et faire travailler tout le monde, les motiver : le blocus et la crise pèsent lourd sur l’espoir des cubains pour une travail mieux rémunéré.

9/ Il faut faire, sur le plan social, un choix des priorités. Les dépenses sociales doivent être en accord avec les possibilités réelles, ce qui impose de supprimer celles dont il possible de se passer. Il peut s’agir d’activités bénéfiques, voire louables, mais qui ne sont tout simplement plus en conformité avec notre économie. Par exemple, on étudie les moyens de réduire les chiffres d’élèves en internat et semi-internat dans les établissements d’enseignement de tous les niveaux à la campagne, alors que les jeunes ne sont plus indispensables aux travaux agricoles et que les autres viennent de la ville. Un autre domaine où l’on avance solidement: l’harmonisation des places offertes par les établissements d’enseignement avec les exigences actuelles et prospectives du développement socio-économique de chaque territoire. On adoptera d’autres décisions dans les secteurs à financement public, afin d’éliminer des dépenses qui sont peu efficaces ou, pis encore, qui font que certains ne ressentent même pas le besoin de travailler. On a réglementé le multi-emploi (les temps partiels ?) comme solution de rechange pour mieux tirer profit des potentialités des travailleurs et comme moyen d’élever les salaires. Et on l’a ouvert aux étudiants.
Chez nous on lutte contre les numerus clausus et pour la liberté d’orientation de l’étudiant. C’est un luxe que Cuba ne peut se permettre. Mais ces mesures d’encadrement du droit du travail sont discutées âprement dans les syndicats européens.

10/ On sait qu’il faut absolument développer la production d’aliments. On a distribué des terres en friche, on a eu des succès en production laitière. L’ «Agriculture suburbaine» est un programme qui se déroulera sur les terres entourant les villes et localités jusqu’à une distance qui permette à leurs habitants d’y travailler en dépensant le moins de carburant possible. L’idée de ce programme est de travailler essentiellement avec des bœufs, car il s’agit de petites exploitations. La première expérience a démarré à Camagüey. Y participent tous les organes et organismes, sous la direction de l’administration de la province, à partir de leurs propres ressources et en recourant largement à la traction animale. Il est prévu de commencer à étendre cette expérience en janvier prochain à une commune principale de chaque province. Foin, donc, de tracteurs et de carburants, même à supposer que nous en ayons assez.
On travaille aussi à perfectionner le système de collecte des produits agricoles. Certes, on se heurte à de nombreux et vieux problèmes qui se sont éternisés, tout autant que la bureaucratie qui a géré cette activité pendant si longtemps. Mais on travaille sur la re-motorisation de 200 anciens camions.

Et Raul fait lui même la synthèse de tous ces problèmes : si nous ne parvenons pas à changer les mentalités et à créer les conditions objectives et subjectives qui garantissent que l’on puisse disposer opportunément de la main-d’œuvre qualifiée, qui travaillera la terre ? Qui travaillera dans les usines et les ateliers ? Qui créera en définitive les richesses matérielles dont notre peuple a besoin ? On a parfois l’impression que nous sommes en train d’avaler le socialisme avant de le bâtir et que nous aspirons à dépenser comme si nous vivions dans le communisme.

11/ Le Septième Plénum du Comité central a décidé d’ajourner le Sixième Congrès du Parti prévu pour la fin de l’année. La tâche qui attend les communistes et tout notre peuple est grande: définir avec la plus vaste participation populaire possible la société socialiste à laquelle nous aspirons et que nous sommes en mesure de construire dans les conditions actuelles et futures de Cuba, fixer le modèle économique qui régira la vie de la nation au profit de nos compatriotes et assurer l’irréversibilité du régime sociopolitique du pays, seule garantie de sa véritable indépendance. Des études sont en cours. Il s’agit notamment de supprimer la double monnaie, les gratuités (sauf celles prévues par la constitution), et les subventions indues, et de restaurer le principe socialiste du salaire « de chacun selon ses capacités, à chacun selon son travail ». Il s’impose d’abord de conclure la préparation de tout le parti, puis de procéder à une analyse avec l’ensemble de la population et, enfin, de ne tenir le Congrès lorsque ce grand processus aura pris fin. C’est le peuple, avec son Parti à l’avant-garde, qui doit en décider. En cinquante ans de Révolution, nous avons acquis l’expérience suffisante dans la consultation du peuple. Suite à mon discours de juillet 2007 sur les réformes, plus de 5 100 000 personnes ont participé aux réunions d’étude, pour un total de 3 255 000 interventions, dont 1 301 203 étaient des prises de position concrètes et 48,8% des vues critiques. On a pris bonne note des résultats de ce processus. Les prises de position les plus réitérées concernaient la production d’aliments, la décision irrévocable de construire le socialisme, la substitution d’importations, l’élévation de la production, la situation économique et sociale, le concept selon lequel on ne peut dépenser plus que ce que l’on perçoit, les manifestations de corruption et la délinquance, la préparation à la défense et le rôle des cadres politiques et administratifs. Comme vous pouvez le constater, ce sont là des thèmes très en rapport avec la teneur du Congrès et l’avenir du pays. En attendant un Congrès bien préparé avec le peuple, le Comité Central du Parti peut convoquer une Conférence nationale, essentiellement pour élire les nouveaux organismes de direction, à savoir le Comité central, le Bureau politique et le Secrétariat, qui sont responsables de poursuivre et de conclure les préparatifs du Congrès. C’est ce qui sera fait à brève échéance.