Cuba à l’heure de la relève

Par: Jean Ortiz, universitaire

La révolution cubaine a-elle encore une force propulsive après cinquante ans de bras de fer avec « l’Empire » ? Aucun pays au monde n’a fait face, comme Cuba, à cinquante ans d’agressions impérialistes ; une résistance au prix de trois mille quatre cent soixante-dix-huit morts, de pénuries, de multiples souffrances… et avec beaucoup de dignité. Incontestablement, même si la « génération historique » occupe encore l’essentiel des postes clés, un cycle historique prend fin, au milieu de fortes tensions et incertitudes. Depuis fin juillet 2006, Fidel Castro (quatre-vingt-trois ans) a cédé ses responsabilités d’État et gouvernementales, pour des raisons de santé. Est-il pour autant hors jeu ? Est-ce l’heure de la relève générationnelle ? Il reste encore premier secrétaire du Parti communiste de Cuba jusqu’au congrès initialement prévu pour la fin 2009 (reporté depuis). Fidel est aujourd’hui devenu le « compañero Fidel », simple « soldat des idées », qui s’exprime régulièrement dans le quotidien Granma. Même s’il ne joue plus le même rôle, sa stature est incontournable.

Raul Castro (soixante-dix-huit ans), investi chef d’État et de gouvernement en février 2008 par l’Assemblée nationale, a fait voter par le conclave le droit de consulter son frère sur les « questions stratégiques ». Raul Castro a pris en main une succession lourde et quasi impossible : il doit gouverner en préservant l’héritage tout en développant les réformes et un style propre. Il n’a pas le même charisme que son aîné ; est-il d’ailleurs souhaitable qu’il ait la même façon de fonctionner ? Il ne le peut ni ne le veut. Numéro deux depuis le début de l’épopée, il a annoncé sa volonté de gouverner collectivement. Raul Castro assume une relève parsemée d’écueils, d’attentes sociales et démocratiques à satisfaire, d’espoirs de renouvellement. A-t-il les coudées franches ? Les médias occidentaux, haineux et mensongers, lorsqu’il s’agit des processus émancipateurs, brodent sur le thème d’un Raul « sous tutelle » qui voudrait des changements… que bloquerait le grand frère. Incontestablement, Raul est politiquement aux manettes sans l’être totalement moralement. La monumentale figure historique de Fidel compte et comptera encore longtemps. Contraint de prendre les rênes en 2007, il avait annoncé des « réformes de concept » et des « changements structurels ». Cet aveu de la nécessité d’un nouveau cap fut accompagné d’un grand débat national et les réformes commencèrent à être mises en place :

- décollectivisation (non capitaliste) de l’agriculture par la distribution de terres en usufruit aux paysans et aux coopératives. 50 % des terres de l’État étaient non cultivées. 690 000 hectares de « terres oisives » (soit 39 % du total) ont été à ce jour distribuées. Un tiers commence à être cultivé ;
- nouvelle politique salariale moins égalitaire et déplafonnement des salaires pour inciter à travailler plus (et, par conséquent, gagner davantage). Dans une société qui avait atteint un haut niveau d’égalitarisme social, érodé par les mesures marchandes des années 1990, cela peut contribuer à augmenter la faible productivité, mais peut dans le même temps aggraver les inégalités ;
- Raul Castro a libéralisé l’accès aux hôtels de tourisme, aux « magasins en devises », aux nouvelles technologies, ouvert la possibilité de vendre son appartement, sa voiture, etc. Mais, très vite, le nouveau chef d’État s’est heurté à une dégradation massive de la situation ;
- en 2008, trois ouragans dévastent l’île, causant plus de 10 milliards de dollars de dégâts (20 % du PIB) ;
- la crise financière mondiale ;
- la flambée du prix des matières premières agricoles, des produits agroalimentaires et énergétiques. Cuba doit paradoxalement importer 80 % des denrées alimentaires qu’elle consomme ;
- baisse de la croissance (de 6 % à moins de 2 %) ;
- maintien de la dualité monétaire (monnaie forte : le CUC, puis le peso cubain). La crise continue à entamer l’homogénéité et l’égalité sociale. Le gouvernement tente de préserver le socle historique des acquis sociaux, en matière notamment d’éducation et de santé, mais il entend remettre en question les « gratuités excessives ». Les autorités mettent l’accent sur la nécessité absolue d’améliorer les rendements peu élevés de l’économie et de favoriser la stimulation des travailleurs, sans ouvrir trop grande la porte au secteur privé, et sans pervertir le système politique. Le 26 juillet 2009, à Holguin, Raul Castro a dressé un constat de crise. « La terre est là (…) nous verrons si nous sommes capables de la travailler. » Cela devient une « priorité stratégique ». Mais comment motiver les paysans, les salariés, changer le travail, dans un système très (trop ?) protecteur socialement, où par la débrouille on vit souvent mieux qu’en travaillant huit heures par jour ? Les jeunes générations s’impatientent ; assez dépolitisées, elles n’ont pas les mêmes repères que leurs aînés. D’un haut niveau de formation, elles ne trouvent pas toujours un avenir professionnel correspondant à leurs compétences. Elles jugent le système trop étatique, trop centralisé, trop bureaucratisé. Derrière un certain unanimisme de façade, de vifs débats ont lieu au sein du monde culturel, dans les organisations du PCC et de la UJC (Jeunesse communiste). Des discussions inédites, mais qui transparaissent peu dans les grands médias. Ces générations veulent un socialisme plus participatif ; ne pas les entendre pourrait menacer l’essentiel. Le quotidien de la UJC (Juventud Rebelde) du 30 août 2009 prône la transparence contre « l’obsession maladive de la censure ». « Notre socialisme, écrit-il, a besoin d’être observé systématiquement, loin des images d’Épinal, ou de la fausse prétention d’être le meilleur système au monde (…) Cet aveuglement encourage les opportunistes et les paresseux, qu’ils aient un poste de responsabilité ou non, et risque d’alimenter le sentiment que tout va bien. » Le 16 mai 2009, Mariela Castro, fille de Raul, prenait la tête de la première parade contre l’homophobie à Cuba. Mariela prône une « démocratie socialiste participative » par « la création de mécanismes dans la pratique sociale (…). C’est ce qui permettra de sauver le socialisme en tant qu’option historique, et c’est l’unique manière pour que la jeunesse sente qu’elle fait partie de ce projet ». La fille du chef de l’État insiste sur la nécessité de « perfectionner les mécanismes de démocratie socialiste » et plaide pour un « socialisme plus soutenable, plus inclusif et plus dialectique ». Passer le relais ?

La relève générationnelle ne saurait tarder - mais avec qui et sur quel projet ? - lorsque l’avenir est plutôt incertain malgré la réinsertion de l’île dans le concert des nations latino-américaines et son inclusion dans l’Alba. Le 29 juillet, le plénum du comité central du PCC a reporté sine die le congrès annoncé pour la fin de l’année (qui aurait été le premier congrès depuis 1997). Selon les dirigeants, le congrès « nécessite davantage de préparation pour déterminer ce qu’il faut perfectionner, voire éliminer ». Raul Castro a insisté sur la nécessité de prendre des « mesures difficiles et peu agréables » face aux conséquences de la crise mondiale et de « nos propres insuffisances ». Et d’ajouter : « Le plus probable, selon les lois biologiques, c’est que ce soit le dernier congrès mené par la direction historique de la révolution. » La situation économique, qui contraint au pilotage à court terme, et la « panne de relève » justifient sans doute le report du congrès. Les deux principaux candidats à la relève Carlos Lage (cinquante-sept ans), ex-vice-président du Conseil d’État, et Felipe Perez Roque (quarante-quatre ans), ex-ministre des Affaires étrangères, ont récemment été limogés lors de l’affaire de « l’espionnage espagnol ». Ces deux hommes, proches collaborateurs de Fidel, appréciés à Cuba et à l’étranger, sont tombés à la suite d’enregistrements de leurs conversations avec un ami, l’industriel Conrado Hernandez, représentant à Cuba de la Société pour la promotion et la reconversion industrielle du gouvernement basque. L’industriel, instrumentalisé par les services d’espionnage espagnols (CNI), prétendait rassurer Madrid quant à la « transition cubaine ». Il a été arrêté en possession d’enregistrements où les deux dirigeants plaisantaient, notamment sur la vieille garde historique. Accusés de « déloyauté », « abus de pouvoir » et « révélations d’informations confidentielles », Carlos Lage et Felipe Perez Roque furent rapidement démis. Un jour après leur destitution, Fidel Castro fit état dans Granma de leur « comportement indigne », induit selon lui par « le miel du pouvoir et les ambitions ». Fidel leur reproche en outre de s’être laissé instrumentaliser par l’étranger. Les principaux responsables de l’économie furent également remerciés. Ce séisme politique a été accompagné de peu d’explications publiques, et il est difficile de le décoder vraiment. Il ne faut attendre pour l’heure ni de changements « à la chinoise » ou « à la vietnamienne », ni de perestroïka, ni de bouleversements politiques, mais plutôt des changements graduels. L’élection d’Obama semblait avoir ouvert une nouvelle ère ; il avait annoncé une « nouvelle approche envers Cuba ». Pour la première fois, un rapport officiel, daté du 23 février dernier, avait conclu à l’inefficacité de l’embargo contre Cuba. Obama avait promis d’assouplir les sanctions et l’embargo commercial décrété le 19 octobre 1960. Si le ton a changé, la nouvelle administration n’a pour l’instant pas fait de vrai geste envers Cuba. Au 4e Sommet des Amériques (Trinité-et-Tobago, avril 2009), Obama n’a pas vraiment répondu aux pays latino-américains qui condamnent l’ostracisme politique envers Cuba. Si la « politique cubaine des États-Unis a échoué », pourquoi maintenir un blocus anachronique et cruel, que, le 11 septembre, le président américain a prolongé d’un an ? Pourquoi continuer à inclure Cuba dans la « liste des pays promoteurs du terrorisme » ? Pourquoi refuser de libérer les cinq Cubains arrêtés le 12 septembre 1998 pour infiltration dans des groupes terroristes anticubains ? Pourquoi exiger de Cuba des « contreparties » alors que le blocus est unilatéral ? Raul Castro s’est déclaré prêt à discuter de tout sur une base d’égalité et de non-ingérence. Le temps presse pour une normalisation. Cuba continue à marquer des points en Amérique latine : le 3 juin 2009, réunie au Honduras, l’Organisation des États américains (OEA) a annulé, à l’unanimité de ses 34 membres, la résolution de 1962 excluant Cuba de l’OEA. Un « succès historique » pour l’île… et ce malgré l’opposition de Washington.